10.01.2012
La signification du crucifix
Je vais poster ces jours des extraits d'un article que j'ai publié en novembre 2011 dans la revue PJA. En voici la première pierre:
Le crucifix trouve son origine étymologique dans le verbe latin crucifigere, signifiant fixer sur une croix. Ce terme rappelle la crucifixion dont Jésus-Christ a fait l’objet il y a près de 2'000 ans. Ce symbole n’a pas toujours été celui du christianisme, puisqu’à l’origine les chrétiens avaient pour signe distinctif le poisson[1]. Les lettres formant le mot poisson en grec, ichthus, signifient pour les chrétiens Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur[2].
La croix quant à elle était dans diverses civilisations le symbole du feu sacré (croix gammée ou svastika) ou de l’immortalité de l’âme (croix ansée égyptienne)[3]. Le crucifix ou même la croix ne sont devenus des symboles chrétiens qu’après l’abolition du supplice de la croix par l’Empereur Constantin (306-337). L’association dans le monde romain de ce symbole à l’instrument de supplice auquel on attachait les condamnés à mort explique la réticence initiale des chrétiens à y recourir.
Quinze siècles plus tard, le crucifix, « à l'époque du Statut Albertin [du 4 mars 1848, devenant la Constitution de l’Italie unie le 17 mars 1861, représentait le] signe du catholicisme entendu comme religion de l'Etat, utilisé donc pour christianiser un pouvoir et consolider une autorité »[4].
De nos jours, les différents crucifix que l’on trouve notamment sur des établissements publics et au sein d’églises nous rappellent la crucifixion du Christ[5]. Bien qu’un objet n’ait jamais une signification univoque et figée, le sens qu’on lui attribue dépendant notamment du contexte et des personnes qui en parlent, dénier à ce symbole de façon péremptoire sa portée religieuse serait fallacieux[6]. Un crucifix peut certes avoir un fondement culturel, s’il tend à rappeler les racines chrétiennes sur lesquelles s’est bâti l’ensemble du continent européen, ou comme symbole d’insoumission dans les salles de classe polonaises où le crucifix était perçu comme un signe de liberté face à l’Etat totalitaire[7], mais il ne se trouve pas pour autant privé de son aspect cultuel. Bien au contraire, il s’agit d’un symbole religieux fort[8], au même titre que le foulard islamique notamment[9]. Autrement dit, les composantes culturelle et cultuelle, loin de s’exclure, vont de pair dans le message véhiculé par le crucifix[10]. La Cour EDH a rappelé que le crucifix demeure un symbole avant tout religieux[11].
D’aucuns souhaitent à l’heure actuelle, substituer au crucifix une simple croix[12] avec pour objectif d’atténuer les tensions qui se font jour. Or, la croix en tant que symbole chrétien comprend également un message religieux bien que le Christ n’y figure pas[13]. Il serait par conséquent sage de considérer qu’en Suisse la minorité religieuse en terres catholiques ne se compose plus de la seule minorité protestante, mais qu’elle arbore des contours multiples et variés en cette ère de diversification religieuse.
[1] Arnould Jacques, Dieu versus Darwin. Les créationnistes vont-ils triompher de la science ?, Paris 2007, p. 83.
[2] Iêsoûs Khristòs Theoû Huiòs Sôtêr.
[3] Voy. aussi Vollrath Benjamin, Religiöse Symbole : zur Zulässigkeit religiöser Symbole in staatlichen Einrichtungen in der Budesrepublik Deutschland und den U.S.A., Baden-Baden 2006, p. 42-43.
[4] ACEDH (GC) Lautsi et autres c. Italie du 18 mars 2011, § 15.
[5] Gut Walter, Kreuz und Kruzifix in öffentlichen Räumen im säkularen Staat. Bemerkungen zu Gerichtsentscheiden über die Präsenz von Kreuzen und Kruzifixen in kommunalen Schulzimmern, RDS 1997, vol. I, p. 63-102, 67.
[6] Karlen Peter, Umstrittene Religionsfreiheit. Zu aktuellen Streitfällen und den Richtpunkten ihrer Beurteilung, RDS 1997, vol. I, p. 193-211, 202 ; Schwarzenberger Scarlett, Die Glaubens- und Gewissensfreiheit im Kontext der öffentlichen Schule. Rechtliche Leitplanken zu religiöser und weltanschaulicher Identität, Toleranz und Neutralität, Zurich 2011, p. 54 ; Vollrath (note 5), p. 42-43.
[7] Kepel Gilles, La revanche de Dieu : chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Paris 2003, p. 91 qui cite Ratzinger Joseph, Eglise, Œcuménisme et Politique, Paris 1987, p. 289.
[8] La Cour EDH parle de « signe extérieur fort ». ACEDH Lautsi c. Italie du 3 novembre 2009, § 54. La Grande Chambre ne partage toutefois pas cette approche. ACEDH (GC) Lautsi et autres c. Italie du 18 mars 2011, § 73.
[9] ATF 123 I 296, cons. 2 a) Dahlab.
[10] ACEDH Lautsi c. Italie du 3 novembre 2009, § 51.
[11] ACEDH (GC) Lautsi et autres c. Italie du 18 mars 2011, § 66 ; Panara Carlo, Lautsi v. Italy : The Display of the Religious Symbols by the State, European Public Law 17, No 1 (2011), p. 139-168, 164 ; Voy. aussi BVerfGE 93, 1, 19 du 16 mai 1995 Kruzifix ; BVerfGE 35, 366, 374 du 17 juillet 1973 Kreuz im Gerichtssaal ; Vollrath (note 5), p. 53-55 ; ATF 116 Ia 252 = JT 1992 I 5 cons. 7 b) Comune di Cadro ; Karlen Peter, Religiöse Symbole in öffentlichen Räumen : zum Kruzifix-Entscheid des Bundesrates vom 29. Juni 1988, ZBl 1989, p. 12-18, 14-15.
[12] La croix est un symbole reconnu par l’ensemble des communautés chrétiennes par opposition au crucifix imprégné du catholicisme. Zweifel Paul, Religiöse Symbole und Kleidervorschriften im Zwielicht : zu BGE 116 Ia 252 und 119 Ia 178, ZBJV 1995, vol. 131, p. 591-597, 593.
[13] Gut (note 5), p. 71-72.
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Commentaires
Vous allez vous faire crucifier tout vif si j'ose dire par les piliers de notre BLOG bistrot de la TDG.
Ecrit par : Alléluia! | 10.01.2012
"ou de l’immortalité de l’âme (croix ansée égyptienne)"
Non. Elle signifie simplement "la vie", "le vivant", "vivre".
Cf. les représentations de l'art amarnien qui illustrent parfaitement cette signification.
"mais qu’elle arbore des contours multiples et variés en cette ère de diversification religieuse."
C'est amusant de constater que vous faites l'impasse sur notre ère de diversification de l'absence de religion. Comme si le religieux était encore l'alpha et l'oméga des attitudes possibles...
Ecrit par : Johann | 10.01.2012
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